Trop d’accouchements accélérés à tort

Par 

Plus de 60 % des femmes reçoivent de l’oxytocine, une pratique qui augmente le risque d’hémorragie grave.

C’est une pratique obstétricale vieille de près de cinquante ans qui s’apprête à subir une importante refonte induite par les nouvelles données scientifiques. L’injection par voie intraveineuse d’oxytocine, une hormone de synthèse, pour accélérer le travail chez les femmes en voie d’accoucher lorsque celui-ci est trop lent, devra désormais suivre les recommandations émises par le Collège national des sages-femmes de France (CNSF). Ce médicament, utilisé depuis 1970 en France, peut être prescrit par les sages-femmes.

Ces nouvelles mesures, fruits d’une collaboration avec le Collège national des gynécologues et obstétriciens français (CNGOF), l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) et des patients réunis au sein du Collectif interassociatif autour de la naissance (Ciane), visent à limiter cette pratique. Bien qu’indispensable dans certains cas (insuffisance des contractions utérines), l’injection d’oxytocine ne doit cependant pas être appliquée à toutes les femmes. Or, en 2010, 64 % des femmes en travail en ont reçu pendant leur accouchement (enquête périnatale 2010). «Ce chiffre nous a paru important, cependant nous n’avons pas de données permettant de savoir si la situation l’exigeait ou non», explique Laurent Gaucher, sage-femme aux Hospices civils de Lyon qui a participé à l’élaboration des recommandations.

 

Des effets indésirables

Le problème est que l’oxytocine, comme toute substance active, présente des bénéfices… et des risques. Elle a d’ailleurs été ajoutée à la liste des produits potentiellement à risque par l’Institut canadien pour la sécurité des médicaments. «Une étude de l’Inserm publiée en 2011 a montré que l’usage excessif de cette molécule est lié à un risque près de deux fois plus élevé d’hémorragie grave, rapporte au Figaro Sophie Guillaume, présidente du CNSF. Un risque d’autant plus grand que la dose administrée pendant le travail est importante.» En effet, à l’issue de la naissance et de l’expulsion placentaire, l’utérus doit se contracter pour resserrer les vaisseaux et faire diminuer les saignements, jusqu’à leur arrêt. Mais lorsqu’il a été hyperstimulé par de l’oxytocine, l’utérus peine à se contracter. Cela peut conduire à une hémorragie grave, qui reste la première cause de mortalité maternelle en France, causant 1,6 décès pour 100.000 naissances vivantes, selon le Collège national des gynécologues et obstétriciens français. D’autres effets indésirables liés à un excès d’oxytocine, telles que des anomalies du rythme cardiaque fœtal, ont été rapportés.

« Il ne s’agit pas de démédicaliser, mais de prescrire la juste dose au bon moment. On a tendance à intervenir trop tôt », Laurent Gaucher, sage-femme aux Hospices civils de Lyon

Jusqu’à maintenant, cette hormone était prescrite selon d’anciennes définitions des durées «normales» d’accouchement. «Avant, nous estimions que le passage entre la phase de latence et la phase active se faisait lorsque le col de l’utérus atteignait 3 cm, explique Laurent Gaucher. Désormais, ce chiffre a été ramené à 5 cm. Or attendre 2 cm de plus pour intervenir signifie se laiser de nombreuses heures supplémentaires avant d’intervenir.» De même, si le col de l’utérus ne s’ouvrait pas d’un centimètre toutes les heures, la femme recevait souvent de l’oxytocine. Le CNSF préconise maintenant de tolérer un délai de deux à quatre heures entre chaque centimètre. «Il ne s’agit pas de démédicaliser, mais de prescrire la juste dose au bon moment. Nous avions sans doute tendance à intervenir trop tôt dans certaines situations normales», regrette Laurent Gaucher. Il est à noter que ces recommandations concernent exclusivement les femmes pour qui le travail se déclenche spontanément dans des conditions normales.

Une meilleure information

Le CNSF préconise également une meilleure information des femmes sur les risques liés à l’injection d’oxytocine. Une enquête publiée en décembre 2015 par le Ciane avait révélé que 40 % des femmes n’avaient pas reçu d’information sur cette hormone, ni donné leur consentement pour en recevoir.

Une autre conséquence de cette plus grande «tolérance» pour un accouchement long pourrait aussi être de diminuer le taux de césariennes, qui représentent elles aussi un risque d’hémorragie important. «Encore récemment, certaines équipes avaient recours à la chirurgie si le col ne se dilatait pas au bout de trois heures, affirme Laurent Gaucher. On pensait que cette stagnation était liée à un problème mécanique. Or nous nous sommes aperçus que, pour la majorité de ces femmes, le travail aurait repris son cours normalement si on avait attendu.»

Cet éloge d’un accouchement plus lent et «naturel» pose la question de la douleur. «Contrairement à ce que pensent certains professionnels, une péridurale peut être prescrite même si le travail évolue très lentement, rappelle Laurent Gaucher. De manière générale, c’est à l’hôpital de s’adapter aux femmes, et non l’inverse.»

You may also like

Laisser un commentaire